L'IP tracking vous connaissez ?
Ce terme anglophone un peu barbare ne vous dit peut-être rien mais il y a de fortes chances pour que vous connaissiez cette pratique. Car comme son nom l'indique, l'"IP" tracking est une technique qui consiste à repérer puis tracer l'"IP", ce qui correspond à une sorte de carte d'identité sur un réseau internet. Résultat : bien souvent, lorsque l'on recherche plusieurs fois sur son ordinateur connecté en wifi le prix d'un billet d'avion, le montant peut flamber en une soirée... Ils peuvent aussi être moins chers si l'on consulte sur un smartphone ou une tablette connectés en 4G les mêmes sites de réservations pour des dates, des horaires et des destinations identiques à ceux recherchés sur son ordinateur... On vous explique comment ça marche et comment lutter contre ça.
Les conséquences de l’IP tracking peuvent être anodines, notamment lorsque l’on vous propose des publicités sponsorisées en lien avec des sites visités précédemment… Mais elles sont parfois plus contraignantes. C’est le cas quand vous regardez le prix d’un billet d’avion sur internet par exemple, notamment par le biais de comparateurs de vols, et qu’il augmente par le plus grand des mystères en l’espace d’une demi-heure seulement. Si vous avez déjà connu cela, vous avez été victime d’IP tracking.

Concrètement il s’agit de pister la navigation internet de l’internaute, suivre l’historique de sa navigation et le choix des pages qu’il consulte, afin d’avoir une influence sur son comportement d’achat. En voyant que les prix augmentent en une soirée, on peut être effectivement tenté de précipiter son achat.

• L’IP tracking, est-ce illégal ?
Selon Sulliman Omarjee, spécialiste en droit intellectuel et numérique, il n’y a pas aujourd’hui de position officielle qui incrimine cette pratique. "La DIECCTE (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi) et la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) ont pourtant mené une enquête conjointe. Lors de cette enquête elles n’ont pas établi des faits résultant de l’IP tracking".

En clair, il est extrêmement difficile de prouver que l’identification de l’adresse IP et le temps de connexion sont réellement exploités au moment d’augmenter les tarifs d’un billet. "Attention ça ne veut pas dire que cette technique n’existe pas, mais les autorités peinent à la prouver", ajoute Sulliman Omarjee.

Quelles sont les risques ?
Cette technique existe bel et bien. Elle est courante, et connue de tous ceux qui ont l’habitude de commander un billet en ligne. Mais elle est tellement entrée dans les moeurs que plus personne n’y fait vraiment attention.

Nous l’avons testée par nous-mêmes en réservant un billet d’avion pour la métropole. Nous avons pourtant anticipé au mieux, puisqu’il s’agit d’un voyage du 18 janvier 2019 au 5 février 2020. Résultat : des allers retours qui bougent peu, certes, mais qui varient quand même de 520 à 543 euros. Sans compter que les comparateurs de vol ne prennent pas en compte les bagages en soute. Lorsque l’on effectue une réservation sur le site source de la compagnie recommandée, le billet total monte à 608 euros.

D’autres témoins ont fait le test pour nous. Le prix peut augmenter facilement de 50 euros entre un billet consulté sur son téléphone et sur ordinateur. Pour aller à Maurice, la différence peut donc varier de 180 euros à 240 euros l’aller-retour…

Ajoutez à cela les différences de prix entre comparateurs de vol, ou en fonction de la carte bancaire utilisée au moment du paiement... On ne s'y retrouve plus.

Des compagnies proposent de payer pour enregistrer sa réservation avant paiement : 15 euros pour avoir la garantie que les prix ne bougeront pas... pendant 48h seulement. L'IP tracking peut donc se transformer en commerce juteux pour les compagnies aériennes.

• Comment se défendre légalement parlant ?
Ce sont tout simplement les éditeurs des sites qui sont derrière les manettes. Mais pour l’instant impossible de les poursuivre légalement parlant.

"On peut malgré tout agir à deux niveaux", explique le spécialiste en droit intellectuel et numérique. "Deux fondements juridiques s’appliquent : le premier concerne le droit de la consommation, le second concerne les données personnelles."

Explications… S’il est établi – mais encore une fois c’est très difficile – que le prix a augmenté sans raison pour une même recherche sur un même vol, on parle dans ce cas de "pratique commerciale trompeuse et déloyale". Mais encore faut-il le prouver.

Ce type de situation s’applique aussi dans un autre cas d’IP tracking connu. Avez-vous déjà réservé un billet d’avion et constaté, par une phrase en rouge, qu’il ne restait plus qu’une ou deux places dans l’appareil ? Si c’est le cas, sachez que c’est également une pratique courante de marketing en ligne. Or, il est extrêmement dur de vérifier si oui ou non il reste peu de places dans l’avion, ou bien si cette affirmation est mensongère pour pousser à précipiter son achat.

Autre fondement juridique, "l’adresse IP est reconnue officiellement comme une donnée personnelle", explique Sulliman Omarjee. Pour ça, il existe le Règlement général sur la protection des données (RGPD) qui est obligatoire depuis le 25 mai 2018. Adopté en 2016, ce texte européen statue sur la protection des données personnelles. Les acteurs publics comme privés avaient 2 ans pour être en conformité. "Mais beaucoup ne sont pas encore à jour aujourd’hui", explique le spécialiste.

Avant il suffisait de déclarer le fonctionnement du site en terme de récupération de données personnelles auprès de la CNIL. Aujourd’hui avec le RGPD plus besoin de déclarer, mais il y a une obligation de transparence renforcée.

Résultat, on le voit très souvent en se connectant sur une page internet : une bannière apparaît sur la politique des "cookies". C’est un outil qui identifie l’adresse IP et participe à la collecte de données sur le site. On est, la plupart du temps, obligé de lire les conditions de ces cookies puis d’accepter en confirmant cette lecture, avant de poursuivre sur le site.

Or sachez-le : en acceptant les cookies, on accepte que l’IP soit tracé. Depuis un an le RGPD oblige d’avoir cette bannière. Mais finalement très peu d’utilisateurs lisent les cookies d’un site, et ils se font piéger sans le savoir.

Si cette bannière n’est pas présente, il y a un manque de transparence évident, qui peut être sanctionné, en se basant sur les règles de protection des données personnelles. A défaut d’avoir un article de loi établi par les autorités responsables, d’autres articles ici, sur la consommation ou les données personnelles, peuvent donc être pris en compte pour se défendre.

• Qu’en dit l’Europe ?
En janvier dernier, une eurodéputée, Françoise Castex, avait saisi la Commission européenne au sujet de l'IP tracking, pour réclamer un vrai plan d’action. "La Commission européenne s’est effectivement penchée sur le sujet mais elle a préféré délégué cette surveillance à la CNIL et la DIECCTE." explique Sulliman Omarjee. "Donc si ces pratiques sont prouvées et s’avèrent effectivement néfastes pour le droit du marché européen, elles peuvent être épinglées par ces autorités régionales et nationales, mais pas directement par l’Europe".

Les autorités sont-elles frileuses à l’idée de s’attaquer à un poisson aussi juteux que celui du commerce en ligne ? On l’aura compris, pour lutter contre ces pratiques, douteuses et à la frontière de l’illégalité, il va falloir du temps et de l’énergie. "C’est peut-être par le biais des associations de consommateurs qu’on peut faire évoluer les choses", admet Sulliman Omarjee.

• Comment éviter de se faire avoir ?
En attendant il faut essayer tant bien que mal de passer à travers les mailles du filet. Pour ça, plusieurs méthodes. Pour commencer, il faut comprendre que c’est bien le réseau qui pose problème. Quand on se connecte à un réseau wifi par exemple, l’IP est repéré qu’on soit sur smartphone ou sur ordinateur. Ainsi, si vous consultez le prix d’un billet sur votre smartphone puis sur votre ordinateur, s’il s’agit d’une même connexion, vous êtes tracé.

La première solution est donc de se connecter sur une première machine, connectée en wifi par exemple, pour consulter les tarifs et les comparer. Une fois son choix arrêté, si on veut consulter les billets une seconde fois, il est conseillé d’y retourner mais cette fois sur son smartphone et via une connexion 4G. L’IP n’est pas le même puisqu’il ne s’agit pas du même réseau.

Autre solution, peut-être plus facile : choisir la navigation privée. Disponible sur tous les navigateurs, elle permet de surfer sur internet de manière anonyme, sans que l’IP puisse être tracé. Ainsi, les prix de billets d’avion ne devraient pas bouger. Une information qu’il est bon de connaître à l’approche des vacances !
Vous recherchez en ligne sur un ordinateur ou un smartphone : les prix des billets d'avions ne sont pas les mêmes !